Aujourd’hui, c’est le merlot qui domine à Bordeaux (Gironde). Nettement, puisqu’il représente à lui seul 58% de l’encépagement du vignoble bordelais. Les deux cabernets, le franc et le sauvignon, doivent se contenter ensemble de 27%. Ce qui laisse un peu de place pour le malbec, le sauvignon et le sémillon. Les autres cépages peinent à exister (petit verdot, muscadelle, etc…).
Mais il n’en a pas toujours été ainsi. En 1960, le tableau était très différent: les cépages blancs classiques représentaient tous ensemble … 42% du vignoble (16% pour le seul sémillon), les rouges classiques se contentaient de 32% . Ce qui reste (25%), c’étaient des cépages hybrides, blancs et rouges ! Ces hybrides (acides mais peu chargés en sucres) étaient assemblés à des vins d’Algérie pour approvisionner la France en vin courant. Très très courant …
A Bordeaux, le merlot est progressivement passé de 12.000 hectares à … 73.000 hectares, en une soixantaine d’années.
Quelques commentaires:
ce n’est sans doute pas à Bordeaux que l’on trouvera la plus forte proportion de (très) vieilles vignes
l’adéquation entre terroir éternel et cépage qui en extrait la quintessence est au moins sujette à débat
la demande pour le vin blanc est croissante alors que celle pour le vin rouge est décroissante: oups …
ces chiffres globaux ne disent pas grand-chose sur ce qui s’est passé à Pauillac ou à Pomerol: les évolutions locales peuvent être différentes, voire divergentes.
Sociando-Mallet (Haut-Médoc) constitue un exemple frappant: en 1996, l’encépagement se composait de 60% de cabernet sauvignon, de 30% de merlot et de 10% de cabernet franc. Aujourd’hui: 55% de merlot, 43% de cabernet sauvignon et 2% de cabernet franc. Pendant ce temps, la superficie plantée en vignes est passée de 58 hectares à 83 hectares, soit 17 hectares de merlot en 1996 contre … 45 hectares aujourd’hui ! Le vin a beaucoup changé, il est même méconnaissable.
Impressions sur une dégustation de Bordeaux Grands Crus Classés issus du millésime 2022
Article rédigé par Bernard Arnould, client chez Anthocyane et journaliste-vin depuis 1992.
Vignes et vins nous surprendront décidemment toujours. Voyez par exemple ce millésime 2022 à Bordeaux : chaleur et sécheresse étaient au rendez-vous. On pouvait donc craindre des vins riches, alcooleux, parkériens après la lettre…que nenni !
Excessif dans sa climatologie, le millésime 2022 a cependant produit des vins étonnamment équilibrés et harmonieux, plus ou moins tanniques en fonction de la vinification, mais pulpeux, préservant une fraîcheur et un éclat que l’on a trop souvent cherché en vain dans les Grands Crus Classés de la période Parker. Comment expliquer ce paradoxe ? Un article du Figaro en date du 18 mai 2023 fournit d’importants éléments de réponse :
« Les vignes ont fait face à une sécheresse record, en plus des températures au-dessus des normales. En revanche, il n’y a pas eu de canicule extrême (comme celle de 2003), et les températures nocturnes sont restées relativement fraîches. Les vignes se sont habituées aux conditions chaudes et sèches dès le début de la période de croissance, ce qui a entraîné une adaptation de la consommation d’eau et de la croissance du couvert végétal pour pouvoir se contenter du peu d’eau disponible. Elles ont puisé dans les réserves accumulées au cours de l’année pluvieuse qu’aura été 2021, avant d’être gratifiées d’une rançon d’eau supplémentaire en juin, pour ensuite survivre à 50 jours sans pluie, jusqu’à la mi-août. »
L’alternance entre épisodes caniculaires et périodes plus fraîches voire pluvieuses ainsi que des températures nocturnes raisonnables ont donc soutenu la résilience des vignes jusqu’aux vendanges :
« la météorologie pendant les vendanges a permis de récolter les différents cépages au niveau de maturité souhaité par chaque domaine. Quelques épisodes pluvieux, sans conséquence sur l’état sanitaire, permettent au cours de la seconde décade d’août d’enclencher le processus de maturation, sans entraîner cependant une forte augmentation du volume des baies. Ce climat, sec et chaud se prolonge fin août et durant le mois de septembre. Les dates de récolte peuvent ainsi être déterminées avec sérénité, sans aucune pression …en fonction des seuls critères analytiques et gustatifs, sans devoir se préoccuper de l’état sanitaire. Les raisins de merlot, vendangés parfaitement sains, présentaient à la récolte des paramètres analytiques remarquables. Le mois de septembre très clément, a également permis, l’achèvement optimal de la maturation des cabernets sauvignons. » Extrait du rapport Millésime 2022 à Bordeaux de l’ Institut des Sciences de la Vigne et du Vin de l’Université de Bordeaux, Unité de Recherche Œnologie
Restait dès lors aux vinificateurs à décider :
de la date des vendanges parcelle par parcelle, voire selon l’âge des rangs, pour garder un pH garantissant la fraîcheur du vin
du type d’extraction souhaité, par infusion ou par remontages successifs, pour obtenir la structure tannique souhaitée.
Les vins les plus harmonieux que j’ai dégustés la semaine passée résultaient certainement de choix judicieux en ces matières. Ils brillaient par l’harmonie entre maturité du fruit, alcool (de 13,50% à 14,50%), fraîcheur et chair des tannins pour atteindre un sommet de classe à la Bordelaise. D’autre châteaux par contre n’avaient pas atteint cet équilibre par excès d’acidité : vendanges précoces ? vinification en grappes entières ? tartriquage excessif ?
Voici dès lors mes coups de cœur parmi la petite centaine de domaines présents :
Rive gauche
un grandiose Léoville Barton, racé, raffiné suivi de peu par un Brane-Cantenac à la fois soyeux et profond
Giscours, étonnant de fraîcheur
Cantenac Brown, précision de la matière
Léoville Poyferré, plus ample, plus structuré
Talbot, équilibré, soyeux
Langoa Barton, séduisante harmonie
Domaine de Chevalier, charnu et chaleureux
Haut Bailly, force et énergie
Rive droite
Pavie Macquin, la vigueur du calcaire
Larcis Ducasse, dense, serré
Clos Fourtet, entre soie et salinité
Sauternais
Quatre domaines présents seulement, Doisy Daëne domine de loin ses voisins.
Un mot pour conclure: la qualité reste hors d’un prix raisonnable, eu égard au coût de production. A chacun de juger.
Les cépages bordelais ne sont pas à la mode: tout ce qui évoque Bordeaux paraît suranné, poussiéreux, trop boisé. Et pourtant, les cabernets (franc et sauvignon), le merlot, le malbec et autre petit verdot sont plantés avec succès dans le monde entier. Inutile d’ailleurs de quitter la France, il suffit de passer par la Loire et/ou par le Sud-Ouest. Quand on confronte un Californien chic et cher, un cru classé du Médoc avec plus de 30 ans au compteur, un Cahors de style traditionnel, des Ligériens de bonne origine et quelques outsiders, qui c’est qui gagne à la fin ? Hmmm ?
Eh bien, pour le plus grand plaisir de l’auteur de ces lignes, le vainqueur s’appelle LeClos Galerne, plus précisément la cuvée Anjou Noir. Ce vin s’est distingué par son profil vertical et son fruit pur. Cet assemblage de 80% de cabernet franc et de 20% de cabernet sauvignon évolue bien en prenant un peu d’âge (millésime 2019). Ce n’est pas un grand rigolo, d’aucuns diraient qu’il fait même preuve de cérébralité. Mais quelle intensité, soulignée par des tannins précis. Vin de garde assurément, mais qui réussit dès à présent à faire la quasi-unanimité des dégustateurs.
Article rédigé par Bernard Arnould, client chez Anthocyane et journaliste-vin depuis 1992.
Flashback : retour aux années ’70 et antérieures
Telle est l’impression que m’a laissée ma dégustation d’une cinquantaine de grands crus de Bordeaux la semaine dernière. Plus de minceur que de rondeur, plus d’amertume tannique que de chair, bref le millésime 2021 est manifestement le vilain petit canard de la dernière décennie.
Depuis 2013, une succession de millésimes cléments, voire chauds à caniculaires avaient laissé croire à un vignoble bordelais virant californien. Que nenni ! Les vignes ont connu une succession de coups durs : gel, mildiou, été frais et peu ensoleillé furent au rendez-vous. En mars, le soleil très présent a fait éclore les premiers bourgeons plus tôt que prévu, hélas devait survenir ensuite un épisode de gel historique, le thermomètre chutant brutalement les nuits des 7 et 8 avril sur l’ensemble du Bordelais, avec une première perte de récolte à prévoir. Laquelle se vit aggravée par de nouvelles gelées au mois de mai. Bacchus n’était pas Bordelais cette année-là : des précipitations abondantes fin juin et en juillet favorisèrent quant à elles des attaques de mildiou.
Si, au contraire des années 70 et antérieures évoquées, il n’y a pas de réelle verdeur dans les vins, les tannins sont néanmoins souvent fermes, voire renforcés par une acidité bien présente. Cette absence de verdeur, les domaines la doivent d’une part au progrès technologique, d’autre part à un cycle végétatif particulièrement long. Il a commencé avec un débourrement dès début avril pour se poursuivre jusqu’à une maturité autorisant des vendanges étalées jusqu’à la mi-octobre : merci l’été indien, qui a offert un ensoleillement partiellement salvateur. Octobre aurait été le mois le plus ensoleillé depuis 1991, dixit certains vignerons. Cette météo inattendue a partiellement contrebalancé les retards de maturité des baies causés par ces printemps et été relativement froids et peu ensoleillés.
Toutefois l’hétérogénéité est de mise dans ce millésime où les meilleurs vinificateurs ont misé sur une extraction douce, quitte à ajouter du vin de presse pour éviter un creux en milieu de bouche. Et ne se raconte-t-il pas dans les travées que la chaptalisation a ici et là repris du service pour la première fois depuis 2013 ?
Au final, retenez ceci si vous souhaitez acheter des Bordeaux 2021 : les rouges sont plus frais mais aussi clairement plus légers que dans les millésimes précédents ; l’acidité élevée donne un nerf peu courant ici aux blancs, tout comme aux rares liquoreux qui ont survécu aux mortels épisodes de gel.
Mes coups de cœur dans le désordre :
Fieuzal pour son équilibre
Haut-Bailly avec son inattendue densité
Pavie-Macquin pour son expression de terroir calcaire
Clinet et sa texture veloutée
L’Evangile, svelte et salin
Larcis Ducasse à la vibrante matière
Domaine de Chevalier (blanc), agrumes et herbe fraîche
Belle opportunité ce mardi de goûter une longue série de Bordeaux dans le genre grands crus classés. Organisation performante qui permet de choisir entre la formule bruyante/agitée (chaque Domaine derrière sa petite table, ça se bouscule) et la formule au calme (on reçoit quelques centilitres du vin souhaité, on s’installe dans un fauteuil et on goûte sans être perturbé). Devinez où l’on pouvait m’apercevoir…
Il y a bien entendu bien plus de vins à goûter que ce que le rédacteur de ce billet est capable de déguster, tout en restant raisonnablement sobre. Je crache tout, mais malgré tout, au fur et à mesure…
Tant qu’à faire, j’ai sélectionné les appellations que j’avais déjà sélectionnées l’année passée, à savoir Pessac Léognan et Margaux. En laissant de la place pour quelques improvisations.
Pessac Léognan
Conclusion: dans le contexte d’un millésime difficile, les vins sont frais, assez fermés, avec des nez pas très expressifs. Mais il y a de gros écarts entre les meilleurs et les moins réussis (du moins à ce stade).
Je commence par Fieuzal: fruité, peu tannique et peu boisé, frais et peu alcoolisé (en perception). C’est très agréable mais un peu facile. Néanmoins, l’équilibre est excellent et les différents éléments du vin s’harmonisent avec brio. Le vinificateur a fait pour le mieux avec la matière mise à sa disposition. ++
Malartic La Gravière est certes plus dense que Fieuzal, plus riche et sans doute plus chargé en alcool, mais je lui trouve un peu moins d’énergie et un certain déficit de finesse. +
Smith Haut Lafitte présente un joli nez, avec un léger floral. Cela commence bien mais malheureusement la bouche déçoit: vin angulaire, tannins secs, beaucoup d’austérité sans plaisir, finale assez courte. +/-
Larrivet Haut Brion est construit autour d’une belle colonne vertébrale (acidité élevée), il est énergique et paraît encore très jeune. Les tannins sont plus fins que dans Smith HL. +
Haut-Bailly est dense, frais, salivant et long. Il est profond, équilibré, avec de bons tannins sans aucune sécheresse. Le meilleur jusqu’à présent. Pour un 2021, c’est très réussi. +++
Domaine de Chevalier affiche un profil très particulier: plus aromatique que les précédents, bien fruité, il pourrait se faire passer pour un Bourgogne ! C’est un vin élégant avec une charge tannique assez imposante, ce qui invite à lui donner du temps. +
Et pour finir cette promenade dans l’appellation: Pape-Clément. Nez plus minéral que fruité. Beaucoup de jus et d’énergie. Beaux tannins d’un juste dosage par rapport à la matière. Fin et puissant. +++
Margaux
Conclusion: les vins m’ont semblé plus puissants que ceux de Pessac Léognan, mais moins fins. Cela manque de chair et de plaisir. Il faut attendre que les vins se fassent plus aimables. Mais je n’affirme pas qu’ils seront un jour franchement meilleurs. Millésime manifestement difficile.
Desmirail constitue une assez bonne entrée en matière. Nez fruité, avec un boisé perceptible. Le vin est assez puissant, sauvage, pas encore en place. Quelques tannins légèrement secs. Il y a de la matière et de la vie. +
Dauzac présente un joli nez, fruité et souriant. En bouche, c’est nettement moins souriant: plus de puissance que de finesse, tannins surreprésentés, pointe de rusticité. +/-
Kirwan surprend par son nez subtil dans lequel s’invite l’encens. Equilibre de haut vol, dense et énergique, excellents tannins, finale salivante et tranchante. ++
Rauzan Gassies paraît timide, comme s’il n’osait pas se présenter au dégustateur. La bouche est simple, avec des tannins peu élégants. +/-
Lascombes est mystérieux: le nez est très fruité et très pur. En bouche, le vin paraît très jeune, sans harmonie avec quelques tannins rêches. Malgré tout, il m’intrigue et me donne envie de lui donner du crédit. ?
Prieuré Lichine présente un nez « sombre », sur le fruit noir et une certaine minéralité. Mais, en bouche, c’est puissant au détriment de la finesse. C’est impressionnant et extraverti avec un corollaire: la superficialité. La rusticité n’est pas loin. +/-
Le Tertre se dévoile via un nez un peu chaud. L’équilibre est très bon: il n’y a rien qui dépasse, c’est poli avec de bons tannins, le fruit est savoureux. Mais cela reste simple. +
Giscours a été goûté deux fois. C’est un vin très dense, avec du terroir et de la personnalité. A ce stade, c’est néanmoins fermé, voire austère. Très cabernet, avec une pointe d’amertume. ++
Je papillonne …
A partir d’ici, je me plonge dans les autres appellations, sans objectif précis: si une bouteille me tape dans l’œil, je goûte.
Talbot (St-Julien): le nez est peu causant. En bouche, il y a de la matière, un joli velouté jusqu’à un petit soupçon de chaleur (NB: attention à l’effet de séquence après l’austère Giscours). Comme s’il y a plus de merlot dans l’assemblage. Il lui manque l’étincelle du génie. +
Grand Puy Ducasse (Pauillac). Etonnant, je retrouve ici pour la première fois un parfum que j’associe à …Pessac Léognan: le jambon fumé. Fort différent de tous les autres vins goûtés précédemment. Atypique du millésime et de la région. Je pense plutôt à un vin du sud, espagnol. Certes différent, mais avant tout savoureux. J’ai envie d’un verre (mais je m’abstiens). ++
Gazin (Pomerol) est un vin puissant mais pas très précis. Déception, je n’y trouve ni finesse, ni élégance. Bof. +/-
Lynch Bages (Pauillac). Nez sur les fruits noirs, enivrant (euh…cela fait bientôt deux heures que je déguste), parfum oriental. Vin plus riche que le millésime, avec une suavité soyeuse qui ne verse pas dans la mollesse. Excellents tannins. +++
Bonus: Sauternes
Le millésime 2021 a été catastrophique pour les liquoreux. Conséquence: les domaines font goûter des millésimes plus anciens. Et cela se révèle très intéressant !
Guiraud 2016: nez sur les agrumes, scintillant, très séduisant. Touche de sauge et de menthe. Nuance pâtissière. Bouche très bien équilibrée, avec peu de sucre perçu. Vin aérien, subtil, sans boisé excessif, alcool mesuré: vin spirituel, pas spiritueux. +++
Lafaurie Peyraguet 2017: fort effet de séquence avec Guiraud. Ce nez-ci est imprécis. Cette bouche est fort sucrée, avec une pointe d’alcool. La richesse finit sur une impression de lourdeur. +/-
Sigalas Rabaud 2016: Nez envoûtant, sur les agrumes fins. Bouche intense, gastronomique, serrée et tendue, pas trop sucrée. Le profil est proche de celui de Guiraud. ++
Quelque chose à rajouter ?
Les notes ci-dessus sont « brutes », sans la moindre correction politiquement correcte. Je n’ai consulté aucun guide, aucune revue. Il s’agit d’un instant particulier, avec une séquence particulière de vins. Et, bien entendu, mes évaluations en racontent plus sur mes goûts que sur la qualité intrinsèque des vins dégustés.
J’ai joliment profité de l’invitation que m’a fait parvenir l’Union Grands Crus à l’occasion de la mise en marché des Bordeaux du millésime 2020.
Belle organisation, à la Maison de la Poste (Tour & Taxis) avec plein de minuscules stands où un représentant de chaque Château s’esquintait à servir un public nombreux. Mais il y a avait aussi -et surtout- le Grand Bar, qui se matérialisait par une longue série de bouteilles posées sur un …bar, le tout en self service. Vachement efficace, avec les petites tables qui permettent de s’installer avec son verre, sa bouteille d’eau et son crachoir. Et de quoi prendre quelques notes, dont un résumé ci-dessous.
Ne pouvant évidemment pas tout goûter, je me suis concentré sur Pessac-Léognan et Margaux. Avec quelques digressions du côté de Pauillac, de St-Julien et de Pomerol.
Impression générale: les vins se présentent bien, sans alcool excessif ni boisé exubérant. La plupart des tannins sont policés, voire soyeux. Il y a du fruit appétissant. Beaucoup de vins donnent l’impression d’être (presque) à boire.
A Pessac-Léognan, je retiens en particulier Domaine de Chevalier et Château Pape-Clément. Le premier tout en élégance, avec de la finesse et d’excellents petits tannins. Belle fraîcheur énergique et tout aussi belle finale serrée, nette et précise. Le deuxième présente un nez complexe, qui s’ouvre progressivement. La bouche est ample, harmonieuse et tannique. La finale est serrée et persistante. Fieuzal est fort bien, sur la cerise, avec une bouche affriolante. J’ai été moins convaincu par La Louvière (souple mais facile), Malartic Lagravière (fruité dans un style marqué par le merlot), Haut-Bailly (nez sur la myrtille, avec plus de puissance que de fond), Smith Haut Lafitte (nez bizarrement sur la prune, avec une finale asséchante) et Larrivet Haut-Brion (flatteur mais simple).
A Margaux, j’ai été particulièrement touché par Château Lascombes et Château Giscours. Le premier grâce à son potentiel: beaucoup de concentration, très belle structure tannins/acidité. Mais il faut absolument l’attendre ou le carafer vigoureusement. Le deuxième présente un nez minéral (ce n’est pas si courant à Bordeaux) avec un boisé noble. Il y a de la fraise. La bouche est profonde: beaucoup de fraîcheur, tannins peu abondants mais de belle définition. Et une finale très précise. Château Desmirail est bon, mais c’est un petit calibre. Château Dauzac m’a semblé très strict, asséchant et carré. Château Kirwan est puissant, mais la finale est imprécise: il se cherche encore. Château Rauzan-Gassies est très bon, mais dans un style qui évoque plutôt Pauillac, voire St-Estèphe. Château Prieuré-Lichine présente un nez flatteur, mais la bouche est fort décevante, franchement rustique. Château du Tertre est fin mais fluet, avec un boisé sucré.
Château Talbot (St-Julien) m’a beaucoup plu: nez fruité élégant, avec un boisé chic, beaucoup de raisin dans le verre, bouche harmonieuse et flatteuse, mais avec du fond. Château St-Pierre (St-Julien) présente un nez bien mûr, la bouche est très souple et un peu facile, il est agréable mais sans race. Château Croizet-Bages (Pauillac) me pose un gros problème: j’espère que la bouteille était bouchonnée; si elle ne l’était pas, c’est terriblement décevant. Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande (Pauillac) est un très beau vin: fraîcheur, bons tannins, matière concentrée, équilibre salivant, beaucoup de fond, puissance. Il a tout pour lui ! Château Léoville Barton (St-Julien) présente un nez sur la réserve. La bouche m’a semblé très souple et donne l’impression d’être déjà en phase d’évolution; j’attends plus de ce cru. PS: j’aurais volontiers goûté Château Lynch-Bages (Pauillac), mais la bouteille était vide. Snif.
Château Petit-Village (Pomerol): j’ai goûté ce vin par pure nostalgie. Il y a une éternité (voire au-delà), j’ai goûté un Petit Village de la fin des années ’80. Ce fût une énorme émotion, sans doute l’un des vins qui m’a fait basculé dans le monde fascinant de la dégustation. Mais 30+ années plus tard, je suis cette fois confronté à un vin à la fois sudiste et oriental, confituré et chaleureux, un poil fatiguant, doté d’une sorte d’absence de finale. La Rive Droite et le merlot, ce n’est décidément pas pour moi !
Enfin, dans une vasque et et sur glace, voici Château Lafaurie-Peyraguey (Sauternes) qui m’a semblé délicieux, avec un très bel équilibre entre sucre et fraîcheur !
Bien sûr, prenez ce qui précède avec un petit grain de sel: c’est un instantané, plus intuitif que réfléchi, révélateur de mes goûts personnels. Je n’écris rien au sujet du prix de ces vins: dans une manifestation de ce type, personne ne parle jamais de prix, ce serait indécent…
Comme chaque année, Château Mouton-Rothschild a confié son étiquette à un artiste contemporain. C’est une tradition depuis 1945.
A été retenu pour le millésime 2018, le chinois Xu Bing, spécialiste de la calligraphie.
Et alors ? Eh bien, ce Xu Bing ne manque pas d’humour: ce qui peut passer au premier coup d’œil pour la simple juxtaposition esthétique de deux caractères chinois se révèle être un jeu graphique basé sur notre alphabet latin. Regardez de plus près et souvenez-vous du nom du château…
La réponse à cette question est évidente: c’est un Bordeaux, en appellation Francs Côtes de Bordeaux, à quelques encablures au nord-est de Saint-Emilion. L’assemblage se compose de 85% de merlot, complété par les frères cabernets et épicé par le malbec, ce qui est en tous points conforme à ce que l’on attend d’un Bordeaux de la Rive Droite.
Seulement voilà. Ce n’est pas aussi simple. Des rebelles, il y en a partout, même à Bordeaux, réputée bourgeoise et bien-pensante. Des vignerons qui décident de faire leurs vins, en dépit des modes, des habitudes, des oukases œnologiques, des regards en coin et des moues dubitatives.
Je vous aurai prévenu. Si vous aimez le Bordeaux tel qu’on le fait généralement aujourd’hui, avec beaucoup de tout (couleur, alcool, boisé, euros, …), je vais vous perturber en vous initiant à l’antithèse de ce qui précède.
Le Bordeaux infusé en opposition avec le classique Bordeaux (sur)extrait. C’est une simplification, certes, mais elle est parlante. Malgré le très chaud millésime 2015, Émilien est frais, élégant et floral. Le degré d’alcool ? 13%. Le même bouleversement climatique affecte Le Puy que les châteaux des collègues qui affirment pourtant qu’il leur est aujourd’hui impossible de vinifier à moins de 14,50% voire 15%. Comme quoi.
La famille Amoreau, propriétaire de père en fils depuis 1610, fait le vin non pas comme il y a 30 ans, mais comme il y a un ou deux siècles. C’est-à-dire sans utiliser la moindre poudre de perlimpinpin. Juste une petite goutte de sulfite lors de la mise en bouteilles.
L’élevage ne fait appel à aucune barrique neuve, le choix se portant sur le foudre et la barrique de plusieurs vins. Pour la cuvée Émilien, c’est uniquement le foudre.
Ce style permet-il la garde en cave ? Le Domaine vend encore des bouteilles des années ’70 et ’80 du siècle passé. Est-ce une réponse satisfaisante à la question ?
On affirme parfois que les vins de Le Puy sont les meilleurs Bourgognes élaborés à Bordeaux. Ou encore que Le Puy est un domaine bio …depuis 1610.
Le Domaine a, enfin, fait son entrée dans le Guide Vert de la RVF qui lui a immédiatement attribué une étoile. Comme chez Michelin, c’est une pratique rare. Une façon de reconnaître qu’on aurait pu être plus attentif plus tôt ? Je me souviens très bien d’Émilien 2010 qui méritait déjà plein d’éloges !
En dégustation le samedi 13 juin. Attention, dégustation sur inscription préalable. Émilien peut être commandé dès aujourd’hui, au prix de € 27, pour mise à disposition le samedi 27 juin.
Lorsqu’il m’a vu apparaître, David Barrault prenait le thé sur sa terrasse, avec un copain. La soirée précédente avait été « studieuse », vu le nombre de flacons posés sur la table. Flacons vides pour certains, un peu moins vides pour d’autres. Je commence donc la dégustation par quelques gouttes de La Moussière (Mellot) et d’un Pouilly-Fumé d’Alexandre Bain. Mas del Périé (Cahors) était vide, dommage, j’aurais goûté avec plaisir.
Le contact passe tout de suite. Le temps pour David de changer de chaussures et cap sur les vignes. Lieu magique, silence d’anthologie. Les épaules se détendent, la pression tombe, je respire.
Sols argilo-calcaires, avec épaisseur variable d’argile. Juillet a été chaud et très sec, la pluie de cette nuit était la bienvenue.
A coté de la maison, une très jeune vigne. Une sorte de jardin expérimental, avec du cabernet franc et du pineau d’Aunis. En septembre, David y plantera deux cépages locaux anciens, disparus depuis plusieurs dizaines d’années. J’avoue en avoir oublié les noms. Il se pourrait que l’un soit de la famille des mansengs, sans garantie.
Un tour dans le chai révèle des cuves béton, des cuves inox et des grosses barriques (300, 400, voire 600 litres). Quelques barriques vides, vu les faibles rendements de 2012 (le mildiou n’a pas épargné Tire-Pé).
Nous goûtons DieM 2012, 100% merlot joyeux, simple, croquant, fruité, précis et terriblement plaisant. Elevage 100% en cuve, mise en bouteilles en juillet.
Ce vin est élaboré à partir de raisins « Tire-Pé » et de raisins achetés à deux vignerons-voisins, de façon à pouvoir proposer un volume suffisant. Collaboration un peu particulière, à mi-chemin entre le fermage et le négoce: David vendange lui-même, mais les vignerons-voisins se chargent de tous les autres travaux de la vigne. Progressivement, ces vignerons-voisins évoluent vers le « bio »: une forme très concrète de prosélytisme.
Le Château Tire-Pé 2011 est tout autant 100% merlot. Pas de barriques. Tension dès l’attaque, beaucoup de fraîcheur jusqu’en finale. Un merlot avec une sacrée colonne vertébrale ! Du « peps ». Cela se goûte à la perfection, tout tombe juste, grand équilibre prêt à boire.
On en profite pour faire une pause architecturale: les étiquettes de Tire-Pé jouent avec des représentations d’un fer forgé de 1764, réalisée par un artisan réputé localement. Et voilà (la première partie de) la propriété datée !
La Côte 2010 est épuisée. Le millésime 2011 sera mis en bouteilles en septembre. Assemblage de 60% de merlot et de 40% de cabernet franc. Elevage d’un an en barriques de plusieurs vins, puis de 8 mois en cuve. Tous les cabernets francs de la propriété rentrent dans cette cuvée. Carafe ou quelques années de patience. Grosse matière, boisé discret. Un Bordeaux comme on en faisait il y a 25 ans.
Il y a un paquet d’années, Elian Da Ros (vigneron dans le Marmandais) était venu goûter les vins de Tire-Pé: « Faut que t’arrêtes avec tes charpentiers » avait été son commentaire. David estime qu’Elian lui a rendu ce jour-là un énorme service. Les charpentiers ont été virés, les barriques sont aujourd’hui sélectionnées avec minutie. Chaque barrique d’un même vin est régulièrement goûtée, à l’aveugle.
Tiens, la pluie se remet à tomber. David me raconte la triste histoire d’un vigneron qui a décidé de s’arrêter: 48 hectares ont été grêlés à 100%. Un désastre, bois éclatés, plus de feuilles. 9 minutes de grêle et tout est fini. David, lui, est assuré.
Les Malbecs 2010 est en bouteilles depuis juin 2013. Vignes de 10 ans. Quelle aromatique ! Superbe jus floral et poivré. Au nez, on pourrait penser à une syrah. Aucune dureté, pas de rusticité. C’est fin et déjà prêt à boire.