Il m’arrive de plonger dans ma cave personnelle et d’y pêcher un flacon dont la date de péremption est largement dépassée. Enfin, du moins selon la théorie du vieillissement en cave qui affirme que point trop n’en faut, en particulier pour les « petites » appellations.
Voici deux contre-exemples qui m’ont enchanté. D’abord un Irancy 2006 du Domaine Colinot. Plus précisément la cuvée issue du lieu-dit Palotte. Irancy, vous voyez ? Une petite tache de vin rouge au milieu de l’océan des vins blancs du Chablisien. Village-rue entouré par des coteaux de vignes « en fer à cheval » (pas de vignes au sud-ouest). Le village se situe au sud-ouest de Chablis et au sud-est d’Auxerre. L’Yonne y coule. On est en Bourgogne.

A propos de l’Yonne, le lieu-dit Palotte est le seul dont les coteaux descendent vers la rivière, en exposition sud. Terroir de type calcaire kimméridgien, comme à Chablis. Assemblage de 95+% pinot noir et d’une pincée de césar, le cépage hyper-local, en complantation.
On recommande en général de boire les meilleurs Irancy avant qu’ils n’aient atteint l’âge vénérable de 10 ans. Et la plupart des Irancy sont en fait destinés à une consommation rapide, sur leur fruit.

Palotte 2006 devrait donc glisser sur la pente (vachement) descendante et ne réserver que tristesse et déception à l’amateur qui a « oublié » cette bouteille dans sa cave. Erreur ! Grossière Erreur !
Ce vin est en pleine forme: un pinot traditionnel avec un fruit succulent et un équilibre d’anthologie. Une robe légère, avec un peu d’évolution. Je craignais une possible amertume excessive, mais celle-ci brille par son absence. Il y a de l’énergie et de la précision. De la cerise et de la fumée. Un régal ! A noter que ce vin n’est PAS passé par le fût. Comme la plupart des pinots noirs, ce vin est meilleur endéans les 24 heures qui suivent l’ouverture du flacon. Après, cela se dégrade, avec un peu de rusticité et une petite crispation sur les tannins.
Bouteille achetée en 2008 au Domaine au prix de € 14.
Anthocyane a vendu les millésimes 2011 et 2012 du Domaine Colinot, en importation directe. Cuvées Palotte, Les Mazelots, Côte de Moutier, Très Vieilles Vignes, etc… Le Domaine vend aujourd’hui € 30 les millésimes récents.

Enchantement, chapitre 2. Cette fois-ci, c’est l’Alsace qui s’y colle, avec un vin « hors piste » à savoir Trovium 2010 du Domaine F. Mochel. L’Alsace s’organise autour de mono-cépages, riesling, pinot gris, gewürztraminer, etc… Celui-ci fait exception. L’Alsace n’utilise en général pas de contenants en bois. Celui-ci fait exception.
Le Domaine Mochel se situe à Traenheim, pas bien loin de Strasbourg. Il est entre les mains de Guillaume depuis une quinzaine d’années. Trovium, c’est le nom latin du village.
J’ai goûté ce vin et ce millésime en décembre 2013. Voici ce que j’avais noté à l’époque: pinot blanc 50%, pinot gris 50%, fermentation et élevage en barriques. Nez boisé, presque bourguignon. Aromatique de pinot gris beurré, avec de l’orange. Bouche de chardonnay boisé, pas de sensation alcooleuse. Sec et gras.

Dans la foulée, Anthocyane a vendu cette cuvée avec un succès qui s’est limité à l’estime (€ 19,90). Sans doute trop déstabilisant par rapport à l’image que l’on se fait de l’Alsace.
Je craignais que, 15 ans plus tard, ce vin ait conservé l’impact du bois et perdu son fruit. Erreur ! Grossière Erreur ! Après avoir été subjugué par une robe dorée lumineuse et intense (qui pourrait annoncer un vin liquoreux ou un vin oxydé ou un vin fortement boisé), le nez m’affriole: beaucoup de fruit (zeste d’orange). Une évolution vers les parfums de la forêt en automne trahit son âge. Il y a de la joie dans cette bouteille ! La bouche est parfaitement sèche et elle a absorbé le boisé. Riche sans la moindre mollesse. Très belle finale, nette, ciselée. Et il y a de la fraîcheur ! Grand vin de gastronomie.
A ma connaissance, cette cuvée a cessé d’exister: pas de millésimes jeunes.

Comme quoi, ne pas attendre grand-chose d’une bouteille ancienne que l’on tire-bouchonne lorsqu’il est, soi-disant, trop tard offre une vraie carte blanche aux bonnes surprises. Le repas s’éclaire, la conversation gagne en esprit, le temps est remonté et on se souvient…



