Je me suis toujours abstenu de commercialiser des vins issus de ce que l’on a l’habitude d’appeler le « Nouveau Monde », comme si la viticulture était évidemment européenne et que les tentatives américaines (océaniennes, africaines) relevaient de l’imitation récente. Or, pourtant…

Nos vignes européennes sont à plus de 99% greffées sur des ceps américains. Sans cette habile manœuvre, le vilain petit phylloxéra aurait tôt fait de détruire la plante et de ruiner le vigneron. Pendant la deuxième moitié du 19ème siècle, le massacre du vignoble européen ne prit fin qu’au moment où un génie dont le nom m’échappe décida de surgreffer les vignes européennes. Attention, la bestiole n’a pas été éradiquée, elle s’est installée en Europe et guette tout relâchement.
En regardant la réalité dans l’autre sens, les vignes américaines ne sont elles greffées sur rien du tout, c’est-à-dire qu’elles sont franches de pied, puisqu’elles résistent naturellement aux attaques du vilain petit phylloxéra dont mention ci-dessus. Le dégustateur a en quelque sorte accès à la vérité du cépage, puisque le filtre du surgreffage n’existe pas.

Venons-en au fait.
Le vin pour lequel je fais exception est un zinfandel élaboré grâce à un vignoble de 4,05 hectares, planté en 1915. Vignes plus que centenaires donc. Terroir majoritairement sableux.
Ce vignoble se situe dans la Mokelumne River, une AVA au sud de Sacramento et donc pas bien loin de San Francisco. AVA ? American Viticultural Area, ce qui correspond à notre IGP (indication géographique protégée). La notion d’appellation d’origine protégée n’existe pas aux Etats-Unis, terre de la liberté d’entreprendre sans paperasserie administrative, ni contraintes possiblement insensées.
Comme le malbec en Argentine, le carménère au Chili et le pinotage en Afrique du Sud, le zinfandel (que l’on trouve en Europe sous le nom primitivo dans le sud de l’Italie et de tribidrag en Croatie), c’est la Californie, c’est le cépage emblématique de la région même s’il y a au moins autant de cabernet sauvignon planté. Pour des raisons purement économiques, on arrache de vieux ceps de zinfandel pour replanter du cabernet sauvignon, plus facile à « valoriser ». Les sous quoi.
Je me souviens de zinfandels californiens d’il y a 20 ans et plus, terriblement chargés en alcool, avec une suavité qui pouvait aller jusqu’à l’écœurement. Pas trop mon truc. Un verre, ça va, deux verres …

Et voici, un peu par hasard, que je plonge le nez et les lèvres dans une cuvée du Domaine Bedrock, à savoir ce Katusha’s Vineyard 2022, 90+ % zinfandel qui se signale par un équilibre sudiste de haut vol: c’est riche bien entendu, mais c’est surtout équilibré, suave et frais, doté d’un grand fruit juteux et de tannins discrets. Cela m’évoque l’élégance des meilleurs Châteauneufs-du-Pape. Si, si, j’ai écrit « élégance ». L’élevage se fait en foudre et en fûts de grande dimension. Très peu de bois neuf.
A l’époque de la plantation de ce vignoble (1915 donc), il n’était pas rare de complanter: il se pourrait que quelques ceps de petite syrah, de carignan, de mourvèdre, de cabernet sauvignon, voire de cépages blancs se soient glissés entre une très large majorité de ceps de zinfandel. D’où ce 90+%.

Bedrock, c’est aujourd’hui Morgan Twain Peterson, le vigneron passionné par les vieilles parcelles qu’il souhaite ajouter à son impressionnant trésor de guerre : sa parcelle la plus ancienne date de …1888 ! Morgan est préoccupé par la disparition progressive de ces vielles parcelles qui ont le « défaut » de produire des rendements faibles, voire très faibles. L’éternel conflit entre qualité et quantité. Il a créé, avec quelques autres passionnés, la Historic Vineyard Society qui milite pour la préservation d’un précieux patrimoine. L’association HVS a déjà répertorié des dizaines de parcelles, dont quelques unes datant des années 1870 et 1880. Cerises sur le gâteau, Morgan est Master of Wine depuis 2017 (la distinction suprême dans le monde du vin) et il s’exprime en français.

Ah oui, avant que je n’oublie, je peux vous en fournir quelques bouteilles: