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Du souvenir…

Sous l’influence de la nostalgie, il m’arrive périodiquement de vouloir tirer des conclusions ou forger un bilan. 30 ans à fourrer mon nez dans chaque verre de passage. 30 ans, surtout, à mastiquer, oxygéner, mélanger des breuvages fermentés entre langue et palais.

Quelque chose qui ressemblerait à un podium olympique, au top 100 des classiques du rock ? Bref, quels vins ont eu de l’importance ? Quels sont ceux qui me restent en mémoire, spontanément ou en parcourant tel document que le hasard ferait se déposer sur mon bureau ?

Voici la tentative du jour.

Cims de Porrera (trois millésimes: 1996, 1997 et 1998). Ces trois vins ont été goûtés par un petit panel de dégustateurs, réunis le 14 mars 2001 sur le thème des vins du Priorat. Ce petit panel, un peu étendu, se réunit d’ailleurs encore en 2020, une fois par mois.

Le Priorat (Catalogne, pas bien loin de Tarragone) commençait à être sérieusement à la mode, après une bien longue éclipse. Sous l’impulsion de René Barbier Ferrer, une bande de vignerons de l’impossible ont le nez creux, s’installent dans cette zone en altitude, plutôt inhospitalière et se mettent à reproduire les nobles vins d’un passé lointain.

Cims de Porrera est un projet de deuxième génération, né au début des années ’90, pour tirer la quintessence de vieilles vignes de carignan et de grenache, à peine saupoudrées d’un soupçon de cabernet sauvignon. Le 1996 pesait 14%, le 1998 …14,9%. Des vins « hénaurmes », formidablement fruités, musclés et intenses. Le petit panel en sort complètement bluffé: les notes fusent à 17, 18, 19…

Par la suite, ce type de vins perdra de sa superbe selon l’adage « trop is te veel« . Cette richesse insolente finira par être assimilée à un déséquilibre alcoolique. A ma surprise, l’importateur propose encore à son tarif le millésime 1996: ce serait amusant de comparer la réalité d’aujourd’hui au souvenir de 2001…

Très bel article consacré à tout ce qui se passe dans le Priorat en 2020: cela s’appelle Els Noms de la Terra et cela vaut la peine d’être lu, à condition de disposer d’un peu de temps.

Château Sociando-Mallet (différents millésimes des années ’80 et ’90): les vins de ce Domaine médocain, acheté en 1969 par Jean Gautreau (malheureusement décédé il y a quelques mois), incarnent pour moi la grande période des Foires aux Vins dans la grande distribution et en particulier chez ce qui s’appelait alors Maxi-GB. J’ai par exemple acheté 1988 et 1989 pour l’équivalent d’une bonne douzaines d’euros. 1994 n’était pas plus cher. Après, la notoriété sans cesse croissante du Château a bien entendu changé la donne.

Ce Château représentait à mes yeux le bon compromis entre un fruit séduisant et une pointe de sévérité, d’austérité tannique qui le rendait moins facile d’accès et impliquait de le confier à sa cave pendant quelques années. J’ai encore quelques 1996 et il doit me rester une bouteille de 1990. Plus besoin d’attendre !

Aujourd’hui, la propriété est devenue beaucoup plus grande (par rachat progressif de parcelles proches et contiguës, en tout 82 hectares à comparer aux 58 hectares historiques), l’encépagement a évolué vers plus de merlot et je suis moins tenté.

Je me souviens aussi de 2 bouteilles du millésime 1982, achetées au Château en 1993 (année troublée s’il en fût), en la compagnie d’un ami qui lit peut-être cet amoncellement de souvenirs disparates.

Jean Gautreau (1927-2019)

Oberhaüser Brücke, riesling spätlese 1997 (Hermann Dönnhoff): ce vin nous avait été conseillé par le sommelier du restaurant Les Gourmands à Blaregnies en décembre 2006 pour accompagner une poule faisane & foie gras, vinaigrette à l’arachide grillée. Je m’étais déjà passablement entiché des rieslings d’Outre-Rhin, mais ce jour-là, j’en ai eu les larmes aux yeux: un vin qui combine extrême légèreté, transparence de saveurs, intensité magistrale et longueur kilométrique. C’est un moment fondateur parce qu’il m’a poussé à explorer l’Allemagne du vin, via la Flandre, les importateurs francophones brillant par leur absence.

Et, de fil en aiguille, je me suis mis à passer une partie de mes vacances en Allemagne: Franconie, Moselle, Nahe, Pfalz, Baden, etc… Puis vinrent les pinots noirs, substituts de grande qualité aux Bourgognes impayables.

Mais l’histoire ne s’arrête pas là, puisqu’en septembre 2019, je franchis nonchalamment le pont sur la rivière Nahe -qui sépare la Prusse historique de la Bavière tout aussi historique- lorsque je me fais dépasser par une Porsche Cayenne qui tourne immédiatement à gauche dès le pont franchi, droit dans le vignoble Oberhaüser Brücke. Et qui sort de la voiture ? Hermann Dönnhoff himself, venu vérifier la maturité de ses grappes. Je ne lui ai pas demandé d’autographe, mais il ne s’en est pas fallu de grand-chose…

On aperçoit le vignoble Oberhäuser Brücke, juste en face du pont.

Je me souviens aussi du Montrachet Marquis de Laguiche 1974 de Joseph Drouhin, la bouteille qui m’a amené à m’intéresser au vin, un triste soir de Noël 198? (le flacon vide trône en face de moi pendant que j’écris), du Vouvray Bonnet Rouge 1947 du père Foreau, partagé par un groupe de dégustateurs, grâce aux entrées de l’un de nous au Domaine, du Jurançon VT 2007 du Domaine Vignau-La Juscle à qui j’ai attribué en 2010 la rare note de 18,5/20, du Champagne Reflet d’Antan (Bérèche et fils), dégusté avec un ami dans un restaurant d’Epernay en janvier 2012, …

Il y en a d’autres …je les garde pour une prochaine fois…

Prenez bien soin de vous.

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