Cotnari, au pays du sceptre d’Ottokar

A l’occasion d’une dégustation organisée par un grand amateur, j’ai eu l’occasion de goûter récemment des blancs roumains et en particulier des vins issus de l’appellation Cotnari, élaborés avec le cépage grasa: le 2009 m’a semblé sans grand intérêt (et c’est un euphémisme), le 1979 m’a impressionné.

Le grand écart dans toute sa splendeur. De quoi piquer la curiosité.

Cotnari, c’est le nord-est de la Roumanie, plus précisément la Moldavie. La Moldavie historique est actuellement partagée entre l’Ukraine, la république de Moldavie et la province roumaine de Moldavie. C’est cette dernière qui nous occupe (zone rose sur la carte ci-contre).Romania-administrativa

« Le grasa est un cépage typiquement roumain, probablement parent du furmint hongrois. C’est l’un des quatre cépages de Cotnari, à côté de la feteasca alba, de la francusa et de la tamaioasa. On peut faire du vin de Cotnari avec chacun de ces cépages individuellement ou en les assemblant. La francusa donne des vins en principe secs. Les trois autres donnent plutôt des vins demi-doux ou doux. Les bouteilles avec la mention grasa de Cotnari devraient ne contenir que du grasa. En principe, le grasa de Cotnari est un vin doux, mais dont le degré de douceur est très variable selon les cuvées, les années et les producteurs. Il s’agit d’un raisin qui a une certaine capacité à accumuler beaucoup de sucre en surmaturité, donc à devenir gras… d’autant plus que son acidité est peu marquée.

Le vignoble, situé à une cinquantaine de km au nord-ouest de la grande ville de Iasi, s’étend sur une quarantaine de km entre Târgu Frumos et Hârlau. La région n’est pas atteinte chaque année par le botrytis, probablement deux à quatre fois par décennie et même dans ces années, les raisins atteints de pourriture noble ne sont de manière générale guère triés… On produit néanmoins du grasa de Cotnari chaque année. Il n’est donc le plus souvent que passerillé et encore pas toujours longuement.

La région est dominée économiquement par les deux entreprises héritières de la période communiste, SC Cotnari et Vinia Iasi SA. La première est issue de l’ancien combinat de Cotnari. La seconde vinifie et commercialise du vin issu de toute la Moldavie. Un troisième acteur semble faire lentement son apparition dans la région, Vinarte. 

SC Cotnari et Vinia Iasi SA sont de grandes entreprises qui vinifient et commercialisent des masses de vins de qualité très variable. La qualité moyenne du Cotnari produit par ces deux mastodontes est plutôt faible. Certaines cuvées sortent parfois du lot. J’ai goûté des anciens millésimes parfois remarquables, parfois exécrables.

L’embouteillage était jusqu’ici assez aléatoire: bouteilles bon marché, bouchons très courts. En outre, le goût roumain est assez porté sur un style un peu oxydatif… Les conditions d’embouteillage se sont améliorées au cours des dix dernières années. Le niveau de qualité reste, à mon avis, plutôt bas. Le Cotnari se vend bien au nord de l’Europe, en Russie et en Ukraine, à destination d’un public qui n’est pas toujours très exigeant, pourvu qu’il y ait du sucre…

Quelques petits propriétaires vignerons font des quantités confidentielles de vins, mais dans des conditions très artisanales. La qualité s’y améliore lentement. Ces vins ne se trouvent bien évidemment pas en dehors de la région. » (Cornalin, LPV, printemps 2008).

Parenthèse tintinophilique, la Syldavie du Sceptre d’Ottokar est une combinaison créative de TranSYLvanie et de MolDAVIE.

Le Cotnari Grasa 1979 offre un nez complexe, avec des touches florales et pâtissières. La bouche est dense, fortement aromatique (herbes amères, calvados) et bien structurée, grâce à un équilibre sucre/acidité de haut vol. C’est très original, passablement déstabilisant et pourtant compatible avec nos repères franco-français.

Le Cotnari Grasa 2009 est très différent du précédent. 30 ans les séparent, mais il me semble que ce 2009 aura beaucoup de mal à rejoindre le niveau du 1979. Aujourd’hui, la robe est pâle, le nez discret et la bouche acidulée, un peu artificielle, enrobée par un sucre bizarroïde. Aurait-on essayé de « fabriquer » le vin dans le chai ?

Voilà pour ce petit moment moldave…