AOC: le suicide en pente douce.

Editorial paru dans Le Rouge & le Blanc n°117, sous la plume de Philippe Barret. On peut difficilement être plus clair ou plus pertinent.

Le baron Le Roy doit se retourner dans sa tombe.

A l’origine de la création du système des AOC avec le parlementaire Joseph Capus à la fin des années trente, ce vigneron de Châteauneuf-du-Pape voulait que les appellations d’origine « identifient un produit, l’authenticité et la typicité de son origine géographique et qu’elles soient garantes de ses qualités et de ses caractéristiques, de son terroir d’origine et savoir-faire du producteur ».
Les réalités d’aujourd’hui semblent malheureusement bien loin de la noblesse des ambitions originelles.

La première raison est le laxisme historique de l’INAO qui a fait passer la part des vins en AOC de 45% en 1990 à 60% en 2012. On a laissé honteusement certaines appellations s’étendre sur des terroirs indignes. Et l’on a fait trop facilement monter d’un niveau hiérarchique certaines appellations de type VDQS.
Michel Bettane, qu’on ne peut soupçonner d’être un « anti-système » véhément, le reconnaissait sans peine en 2011 lors d’un forum organisé par le journal Le Monde: « Seulement 20% des vins d’appellation d’origine méritent ce statut. On a été d’un laxisme et d’une démagogie terrifiants dans la multiplication des appellations d’origine. »

La seconde raison est plus insidieuse, mais c’est aussi le principal problème d’aujourd’hui. On est passé progressivement d’une notion mêlant origine géographique et qualité à un simple critère géographique. Quand le consommateur achète une bouteille en AOC, il n’a plus aucune garantie de qualité mais une simple certitude de provenance géographique.

Il suffit pour s’en convaincre de lire les cahiers des charges des différentes AOC françaises. Vous y trouverez force références géographiques, quelques règles minimalistes de conduite de la vigne, des limites de rendement souvent généreuses et des dérogations qui ne le sont pas moins, quelques banalités sur les vendanges et un chapitre X intitulé « Lien avec la zone géographique » qui n’est qu’un vaste salmigondis d’une affligeante platitude mélangeant des généralités géographiques et historiques, mais sans aucune allusion à ce qui pourrait permettre à cette géographie et à cette histoire de se retrouver dans le vin.

Aucune trace non plus de la moindre contrainte réellement qualitative. Aucune allusion à un travail des sols, à une obligation de vendanges manuelles, à l’interdiction des levures aromatiques, aucune limite à l’emploi d’intrants œnologiques. Bref aucun des critères qui pourraient faciliter l’expression d’un terroir dans un vin n’est abordé, le comble pour une règlementation qui se veut défendre une « expression géographique » des vins !

Pour prendre un exemple très concret, parlons de ce qui se joue en ce moment avec le passage en Cru Cairanne de l’appellation Côtes-du-Rhône-Villages Cairanne. Le syndicat des vignerons a proposé un cahier des charges avec quelques ambitions qualitatives pour la future appellation. Cahier des charges prévoyant, pour ne prendre que deux exemples, l’interdiction (votée par 95% des vignerons) des vendanges à la machine et une baisse des doses de soufre calquée sur les règlements européens du bio (100 mg/l pour les rouges et 150 mg/l pour les blancs, ce qui est vraiment très, très généreux…). Logique d’être plus exigeant pour un niveau d’appellation supérieur. Mais une logique qui échappe visiblement à l’INAO, dont les fonctionnaires semblent terrifiés par les nombreux coopérateurs qui poussent des cris d’orfraie face à ces nouvelles contraintes. Et, sauf miracle, il y a de grandes chances que l’INAO accepte de faire marche arrière, un véritable scandale pour un organisme qui se veut le garant d’une certaine qualité des AOC.

Aujourd’hui on en arrive donc à un incroyable paradoxe: on déclasse de nombreux vins « hors normes » pourtant plébiscités par leurs consommateurs, alors qu’on trouve parfaitement représentatifs d’un terroir des breuvages matraqués de pesticides, d’anti-pourriture, de levures aromatiques, d’enzymes et de soufre. Face à ce véritable suicide de l’esprit originel des AOC, il est tout de même inquiétant que la solution la plus tentante qui se présente aux vignerons travaillant à l’expression la plus naturelle possible de leurs terroirs soit de sortir de la règlementation censée les protéger…

Consternant et révoltant !