A l’attention de la Rédaction de la Revue du Vin de France

A l’attention de la Rédaction de la Revue du Vin de France

L'église de Dürnstein (Wachau, Autriche, sur les bors du Danube)

L’église de Dürnstein (Wachau, Autriche, sur les bords du Danube)

Bonjour Monsieur Saverot, Monsieur Poels, Madame Furstoss,

Sous le titre général « Révélation », la Revue du Vin de France de juin 2013 consacre un papier à la lecture efficace des étiquettes des vins ‘non-français’.

L’intention est louable et le sujet intéressant. Vous avez choisi de mettre quatre pays en exergue, tout en limitant l’espace disponible à une page par pays. Vous vous obligez ainsi à faire preuve de concision et à sélectionner l’information la plus pertinente. C’est un exercice particulièrement difficile.

En tant qu’amateur de vins allemands et autrichiens, je voudrais vous faire part de quelques réflexions.

Allemagne

Le vignoble allemand semble être assimilé au seul riesling. Or, ce cépage ne représente que 20 à 25% du vignoble.

Soit, concentrons-nous donc sur l’étiquette des vins élaborés à partir du riesling.

L’article se focalise sur la classification des vins en fonction de la richesse en sucres du moût. Il est vrai que cette classification constitue un aspect historiquement essentiel, certainement depuis la promulgation de la loi de 1971. Mais…

  • les qualités ‘beerenauslese’, ‘trockenbeerenauslese’ et ‘eiswein’ ne représentent qu’une infime proportion des vins allemands : est-il judicieux d’y consacrer du texte lorsque l’espace disponible est si mesuré ?
  • je me demande si la comparaison entre TBA et vin de paille jurassien est correcte, le premier étant toujours séché sur pied…et le second ne l’étant jamais !
  • la définition de ‘Kabinett süß’  est une coquille : ce terme s’applique pour les vins présentant une richesse en sucres résiduels supérieure à 45 grammes/litre. Entre 18 grammes et 45 grammes, le terme utilisé est ‘lieblich’.
  • sur les étiquettes, il est usuel de n’indiquer que le mot ‘trocken’ (si ‘trocken’ n’est pas mentionné, c’est que le vin n’est pas sec) ; peut-être aurait-il fallu mentionner qu’un vin sec contient normalement moins de 4 grammes de sucre résiduel…alors qu’en Allemagne, beaucoup de vins ‘trocken’ s’approchent de la limite légale des 9 grammes.
  • à ma connaissance, la qualité ‘spätlese’ ne peut être accordée à un riesling que si le moût titre au moins 76 °Oe (Moselle), voire 85 °Oe (Rheingau), c’est-à-dire un minimum de +/- 180 grammes de sucre dans le moût (Moselle) et de +/- 205 grammes (Rheingau).
  • les BA et TBA sont décrits comme « riches », alors que leur degré d’alcool est en général compris entre 5,5% et 9%.
  • Affirmer, pour un vin titrant 7,5%, que « la fermentation n’est pas allée tout-à-fait au bout » est un euphémisme, puisque le degré potentiel est très souvent supérieur à 12%.

Il me semble que la « double classification » historique (richesse du moût en sucres et richesse du vin en sucres résiduels) n’est pas vraiment mise en lumière. En particulier, le titre de ce paragraphe (« Chaque vin est défini par sa richesse en sucre ») me semble constituer une simplification abusive.

Par ailleurs, le choix a été effectué d’illustrer l’article par une étiquette de Willi Schaefer. Très bon choix, mais sous-utilisation du potentiel de ce document.Willi Schaefer

En effet, cette étiquette ne porte aucune mention d’une appellation, en tous cas au sens franco-italien de la chose. Elle porte par contre le nom d’une région (Moselle), d’un village (Graach) et d’un lieu-dit (Himmelreich). Le lieu-dit est un indicateur de qualité au moins aussi important que la richesse en sucres.

Vient ensuite l’aigle stylisé, porteur d’une grappe, qui figure en bas et à droite de l’étiquette. La présence de ce logotype indique que le vigneron fait partie d’une association : VDP (Verband Deutscher Prädikatsweingüter e. V.). Quoique privée, cette association joue un rôle essentiel dans l’évolution de l’étiquetage des vins allemands de qualité. Elle regroupe un peu plus de 200 vignerons, de haut niveau.

Depuis les décisions prises en janvier 2012, VDP finalise un long processus, à savoir la mise en place d’un système bourguignon à quatre niveaux pour classer les terroirs.

Cette classification se retrouve sur les étiquettes, dès le millésime 2012. Gutswein (appellation régionale), Ortswein (appellation village), Erste Lage (terroir Premier Cru) et Große Lage (terroir Grand Cru). Le mot ‘Lage’ peut se traduire par lieu ou emplacement. Il ne dit rien sur le vin en tant que tel, il qualifie de façon précise l’origine géographique des raisins.

On pourrait mentionner le terme ‘Großes Gewächs’, qui désigne exclusivement des vins secs issus d’un grand terroir. Großes Gewächs est matérialisé sur l’étiquette par une double lettre majuscule (GG). Une sorte d’élite parmi les vins secs.

Autriche

L'étiquette méga-baroque des vins d'Emmerich Knoll (Wachau, Autriche)

L’étiquette méga-baroque des vins d’Emmerich Knoll (Wachau, Autriche)

C’est subjectif, mais je regrette que l’article s’ouvre sur les événements de 1985. La valeur informative de la chose en 2013 me paraît négligeable.

Je ne comprends pas bien pourquoi le Burgenland est qualifié de « région septentrionale », d’autant que le style des vins rouges de la région est plus influencé par l’Italie que par l’Allemagne. Géographiquement, on est aux frontières de la Hongrie et de la Slovénie.

La Wachau serait « au sud-est »…alors qu’elle se situe en réalité un peu au nord de la latitude de Vienne.

On produit quelques liquoreux en Basse-Autriche, mais la plupart de ces vins proviennent du Burgenland (Kracher, Opitz, Feiler-Artinger, Velich…).

« 30.000 hectares le long du Danube »…C’est une image, dans la mesure où une moitié de ces vignes n’entr’aperçoivent le Danube que de fort loin (Weinviertel).

Les meilleurs sauvignons autrichiens proviennent plutôt de Styrie, c’est-à-dire d’Autriche méridionale.

Quant au Zweigelt, pourquoi ne pas indiquer qu’il est un croisement entre Blaufränkisch et St.-Laurent ? Il porte d’ailleurs le nom de son créateur, Friedrich Zweigelt.

« L’exception Wachau » est en fait la création d’une association privée, la ‘Vinea Wachau Nobilis Districtus’. Les termes ‘Steinfeder’, ‘Federspiel’ et ‘Smaragd’ sont des marques commerciales. Les vignerons non-membres de l’association ne peuvent pas les utiliser.

Comme en Allemagne, l’étiquette autrichienne peut porter le nom d’un village et d’un lieu-dit, indicateur de qualité. A titre d’exemple, l’étiquette d’Emmerich Knoll choisie pour illustrer l’article mentionne ‘Ried Schütt’ et ‘Dürnsteiner riesling’. Le lieu-dit, le village et le cépage.

Le vignoble du Stein (Würzburg, Franconie, Allemagne, en bord de Main)

Le vignoble du Stein (Würzburg, Franconie, Allemagne, en bord de Main)

Voilà. Il y a évidemment beaucoup d’autres choses à écrire sur le sujet et encore beaucoup plus de choses que j’ignore.

Il me semble que votre article est à la fois courageux et le témoin d’une certaine méconnaissance du sujet par le monde latin. Sans surprise, les vins allemands sont exportés avant tout vers les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Scandinavie et l’Extrême-Orient. Leur présence en France, en Espagne et en Italie est anecdotique.

Si l’on peut comprendre une difficulté à aborder les équilibres mosellans avec peu d’alcool, beaucoup de sucre et énormément d’acidité, d’autres régions (Franconie, Bade…et Autriche) proposent des vins dont les équilibres sont plus proches de ceux des vins français, tout en ayant une personnalité marquée.

Meilleures Salutations

Philippe De Pooter

Allemagne RVF juin 2013

Autriche RVF juin 2013

 

Cher Monsieur,

Merci pour votre courrier très argumenté, parfaitement clair, qui a retenu toute mon attention.

Nous sommes très sensibles aux précisions que vous apportez et en rendrons compte dans une très prochaine édition de La RVF.

Il est certain que la place réduite dont nous disposions nous a contraints à effectuer des choix parfois cornéliens (par exemple le focus sur le riesling dans les vins allemands, que vous soulignez à juste titre).

Ce manque de place a également favorisé des simplifications de présentation qui ont altéré la restitution de la complexité des étiquetages des vins dans les pays concernés.

Votre courrier nous donne toutefois l’envie d’approfondir la question. Nous serions d’ailleurs très heureux de vous solliciter, si vous en êtes d’accord et si vous aviez un peu de temps à nous consacrer, afin que nos lecteurs puissent profiter de votre expertise.

D’ici là, je vous adresse mes plus cordiales salutations et vous remercie pour votre fidélité.

Denis Saverot

 

Denis Saverot

Directeur de la rédaction

La Revue du vin de France

Tél. : 01 41 46 84 97 

43/47 rue du Gouverneur Général F. Eboué

92137 Issy-les-Moulineaux Cedex